
Auteur : Gérald Bronner
Éditeur : PUF
Année de publication : 2025
La fragilisation du rapport au réel
Dans À l’assaut du réel, Gérald Bronner analyse une transformation profonde de nos sociétés contemporaines : la difficulté croissante à partager une perception commune de la réalité. L’auteur part du constat que l’espace public est désormais saturé de récits concurrents, de croyances alternatives et de discours complotistes qui contestent les faits établis. Cette situation ne relève pas d’un simple déficit d’information, mais d’une crise du rapport collectif à la vérité, rendue possible par l’abondance informationnelle et la désintermédiation des savoirs.
Biais cognitifs et marché des croyances
Bronner mobilise les acquis de la sociologie cognitive pour montrer que cette dérive n’est pas accidentelle. Les individus sont naturellement enclins à privilégier les informations qui confortent leurs intuitions, leurs peurs ou leurs intérêts symboliques. Les plateformes numériques exploitent et amplifient ces biais en créant un véritable marché des croyances, où les récits les plus émotionnels et les plus simplificateurs circulent mieux que les analyses complexes. Le problème n’est donc pas seulement technologique : il tient à la rencontre entre des vulnérabilités cognitives humaines et des dispositifs économiques fondés sur l’attention.
Les risques démocratiques d’un relativisme généralisé
L’enjeu central du livre est politique. Lorsque les faits deviennent négociables et que toutes les opinions se valent, le débat démocratique se délite. Gérald Bronner met en garde contre un relativisme radical qui, sous couvert de liberté d’expression, affaiblit la possibilité même d’un monde commun. Sans accord minimal sur ce qui est réel, il devient impossible de délibérer collectivement, de décider ou d’agir face aux grands défis contemporains, qu’ils soient sanitaires, écologiques ou sociaux.
Ma ligne de crête
J’ai choisi cet ouvrage parce qu’il met des mots précis sur un malaise diffus : le sentiment que nous ne vivons plus tout à fait dans la même réalité. Ce qui me semble particulièrement précieux chez Gérald Bronner, c’est son refus des explications moralisantes ou complotistes de la montée des croyances irrationnelles. Il ne stigmatise ni les individus ni les technologies, mais éclaire les mécanismes profonds qui rendent nos sociétés vulnérables à la dérive du débat public. À l’assaut du réel rappelle avec force que la défense de la rationalité n’est pas un luxe intellectuel, mais une condition de possibilité de la démocratie. À l’heure où l’émotion, l’indignation et la suspicion tendent à se substituer à l’argumentation, ce plaidoyer pour un rapport exigeant au réel apparaît à la fois salutaire et inquiétant : salutaire par sa lucidité, inquiétant par ce qu’il révèle de notre fragilité collective.
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