
Autrice : Asma Mhalla
Éditeur : Seuil
Année de publication : 2025
La fin de l’illusion d’un numérique neutre
Dans Cyberpunk, Asma Mhalla part d’un constat sans ambiguïté : le numérique n’est plus un simple outil au service des sociétés, mais un espace de pouvoir à part entière. Loin des discours enchantés sur l’innovation et la disruption, elle montre comment les grandes entreprises technologiques sont devenues des acteurs géopolitiques majeurs, capables d’influencer les États, de redéfinir les rapports de force internationaux et de remodeler en profondeur les comportements individuels et collectifs. Le cyberespace est désormais un champ de conflictualité stratégique.
Big Tech, souveraineté et zones grises du pouvoir
L’un des apports centraux du livre réside dans l’analyse des zones grises où s’entremêlent intérêts privés, logiques sécuritaires et affaiblissement de la souveraineté étatique. Asma Mhalla décrit un monde où les Big Tech disposent de capacités d’action autrefois réservées aux États : collecte massive de données, contrôle des infrastructures numériques, pouvoir normatif de fait. Cette concentration de pouvoir s’opère souvent hors de tout cadre démocratique explicite, rendant difficile la régulation et brouillant les frontières entre public et privé, civil et militaire.
Des individus pris dans une nouvelle condition numérique
Au-delà des enjeux géopolitiques, Cyberpunk éclaire la transformation anthropologique en cours. Les individus évoluent dans un environnement numérique qui façonne leurs perceptions, leurs émotions et leurs décisions. La promesse d’émancipation se double d’une exposition accrue à la surveillance, à la manipulation informationnelle et à la dépendance technologique. L’autrice insiste sur le risque d’un affaiblissement du jugement critique et d’une acceptation passive de dispositifs techniques qui orientent silencieusement les conduites.
Ma ligne de crête
J’ai choisi cet ouvrage parce qu’il rompt avec toute naïveté à l’égard du numérique. Ce qui me frappe chez Asma Mhalla, c’est la clarté avec laquelle elle nomme les rapports de force, sans céder ni au catastrophisme ni à la fascination technologique. Cyberpunk oblige à regarder en face une réalité inconfortable : nous avons largement délégué notre souveraineté — politique, cognitive, parfois morale — à des acteurs qui n’en répondent pas démocratiquement. Ce livre me semble essentiel parce qu’il ne se contente pas de dénoncer ; il appelle à une reprise de lucidité et de responsabilité collective. À l’heure où le numérique structure nos existences jusque dans leurs dimensions les plus intimes, cette exigence de vigilance apparaît comme une condition minimale pour continuer à faire société.
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