
Auteur : René Rémond
Éditeur : Aubier
Année de publication : 1982 — 4e édition, largement remaniée et actualisée
Rubrique : Les valeurs humaines
Il n’y a pas une droite, mais des droites
Avec Les Droites en France, René Rémond propose l’une des grilles de lecture les plus durables de la vie politique française. Sa thèse, formulée dès 1954, est simple dans son énoncé mais considérable dans ses implications : il n’existe pas une droite française, mais trois grandes traditions de droite, issues des affrontements nés de la Révolution française. Légitimisme, orléanisme et bonapartisme constituent trois familles politiques distinctes, qui vont se transformer, se recomposer et parfois se combattre tout au long des XIXe et XXe siècles.
La première est la droite légitimiste, ou contre-révolutionnaire. Elle valorise la tradition, l’autorité, la religion et la continuité historique, et demeure attachée à une conception organique de la société. La deuxième est la droite orléaniste, libérale et bourgeoise, qui accepte les principes de la modernité politique et économique tout en privilégiant l’ordre, la liberté économique et le gouvernement des élites. La troisième est la droite bonapartiste, qui associe autorité, nationalisme et appel direct au peuple. Elle se méfie du parlementarisme mais s’appuie sur le suffrage universel et sur la figure d’un chef incarnant la nation.
Des traditions qui survivent à leurs fondateurs
L’intérêt de Rémond est précisément de ne pas réduire ces familles aux régimes ou aux partis qui leur ont donné naissance. Elles constituent des cultures politiques, susceptibles de réapparaître sous des formes nouvelles. L’historien recherche donc les filiations derrière les transformations des organisations et des étiquettes.
L’orléanisme ne disparaît pas avec la monarchie de Juillet : il nourrit une tradition libérale et parlementaire que l’on retrouve sous différentes formes dans la République. Le bonapartisme ne s’éteint pas avec les Empires : il fournit une grille particulièrement féconde pour comprendre certaines formes de pouvoir personnel et populaire, jusqu’au gaullisme, même si celui-ci ne peut être réduit à un simple avatar du bonapartisme. Quant à la tradition contre-révolutionnaire, elle traverse le royalisme, certaines formes de nationalisme et une partie des droites autoritaires du XXe siècle. L’analyse de Rémond porte ainsi moins sur les partis que sur la permanence de sensibilités politiques.
Cette méthode permet également de relire des épisodes très différents de l’histoire politique française : boulangisme, ligues, fascisme français, Vichy, gaullisme, giscardisme ou encore les recompositions de la droite sous la Ve République. L’édition de 1982 pose explicitement la question de savoir si les trois traditions permettent toujours de comprendre les droites contemporaines et consacre notamment une analyse à l’extrême droite et au fascisme français.
La force et les limites d’une grille devenue classique
La puissance de Rémond tient à cette idée de continuité dans la diversité. Les droites changent de langage, de dirigeants et d’organisation, mais certaines matrices intellectuelles persistent. La distinction entre droite et gauche elle-même n’est pas considérée comme une donnée éternelle : elle est historiquement construite et peut évoluer. La question que pose Rémond est donc double : comment les familles de droite se transforment-elles et comment se redéfinit, avec elles, l’espace politique français ?
La grille n’est cependant pas sans limites. Les transformations ultérieures de la vie politique française ont fait apparaître des courants qui résistent à une classification trop rigide. Une recension de l’édition de 1982 relevait déjà la difficulté de situer certaines manifestations du fascisme français ou la Nouvelle Droite dans cette typologie.
Mais c’est précisément ce qui rend l’ouvrage intéressant : une bonne grille historique n’est pas celle qui permet de classer mécaniquement chaque phénomène, mais celle qui permet de poser les bonnes questions. Rémond nous invite ainsi à rechercher les héritages, les déplacements et les recompositions plutôt qu’à considérer chaque nouvelle droite comme entièrement nouvelle.
Ma ligne de crête
J’ai choisi ce livre désormais classique, parce qu’il constitue une remarquable leçon de méthode pour comprendre la politique française contemporaine. À l’heure où les catégories de droite et de gauche semblent à nouveau se recomposer, la tentation est grande de considérer que tout aurait changé. Rémond invite au contraire à regarder derrière les ruptures : les mots changent, les partis disparaissent, les électorats se déplacent, mais certaines cultures politiques demeurent.
Ce qui me semble particulièrement fécond aujourd’hui est la coexistence de trois aspirations que Rémond avait identifiées : le besoin de continuité et d’autorité du légitimisme, la liberté économique et la confiance dans les élites de l’orléanisme, et l’appel au peuple, au chef et à la puissance nationale du bonapartisme. Elles peuvent se combiner chez un même mouvement ou chez un même électorat.
La ligne de crête consiste donc à ne pas utiliser Rémond comme une machine à étiqueter la droite contemporaine. Sa véritable force est ailleurs : nous apprendre à distinguer les familles derrière les coalitions, les héritages derrière les discours et les permanences derrière les ruptures. Dans une période où les frontières politiques françaises sont à nouveau profondément mouvantes, cette invitation à penser historiquement plutôt qu’à réagir à l’actualité conserve une étonnante puissance.
A.B
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