
Auteur : Sylvain Guyoton
Éditeur : Éditions de l’Éclaireur
Année de publication : 2026
Sous-titre : 40 ans de RSE
La RSE est née de la mondialisation
Dans Une brève histoire du capitalisme responsable, Sylvain Guyoton raconte quarante années de transformation du capitalisme à partir d’un observatoire privilégié : celui de la responsabilité sociétale des entreprises. Son récit commence avec la mondialisation triomphante des années 1980-1990, lorsque les chaînes de valeur se déploient à l’échelle planétaire et que les grandes entreprises occidentales multiplient les implantations et les sous-traitants dans les pays à bas coûts. La puissance économique change alors d’échelle, mais les responsabilités restent largement nationales.
C’est dans cet écart que la RSE va progressivement émerger. Les scandales sociaux et environnementaux rendent visibles les conséquences de la mondialisation : conditions de travail, droits humains, pollution, sous-traitance opaque. Le cas Nike constitue à cet égard un moment emblématique : la marque devient le symbole d’une entreprise confrontée à la responsabilité de ce qui se passe dans une chaîne de production qu’elle ne possède pas directement.
Sylvain Guyoton montre ainsi que la RSE ne naît pas d’abord d’une conversion spontanée des entreprises, mais d’une rencontre entre pression de la société, exposition médiatique, mobilisation des ONG, évolution des consommateurs et transformation progressive des règles du jeu économique.
De l’engagement volontaire à la responsabilité mesurable
L’un des fils directeurs du livre est le passage progressif d’une responsabilité essentiellement déclarative à une responsabilité qui cherche à devenir mesurable. Les codes de conduite et les chartes éthiques constituent une première étape, mais leurs limites apparaissent rapidement : une entreprise peut afficher des principes sans nécessairement transformer ses pratiques.
C’est dans ce contexte que Sylvain Guyoton raconte son propre parcours, de Vigeo à EcoVadis, et l’émergence de la notation extra-financière. L’évaluation devient un moyen de transformer la RSE en objet concret de management : identifier les risques, mesurer les pratiques, comparer les entreprises, faire progresser les chaînes d’approvisionnement. Cette évolution traduit une conviction forte de l’auteur : la responsabilité ne peut rester une intention ; elle doit pouvoir être observée et évaluée.
Les étapes suivantes renforcent cette dynamique. Le drame du Rana Plaza en 2013 révèle brutalement les conséquences humaines des chaînes de valeur mondialisées. La COP21 replace le climat au cœur des stratégies économiques. Le devoir de vigilance français puis la société à mission cherchent à inscrire juridiquement la responsabilité dans le fonctionnement même de l’entreprise. L’Europe devient progressivement un acteur central de cette évolution, notamment avec le Green Deal.
Quel capitalisme responsable pour demain ?
Le dernier mouvement du livre est plus prospectif. Sylvain Guyoton constate que la RSE connaît aujourd’hui une période de reflux et de contestation, après plusieurs décennies de progression. La multiplication des normes, les contraintes économiques, les tensions géopolitiques et le retour de préoccupations de compétitivité peuvent donner l’impression que la responsabilité est devenue secondaire.
L’auteur refuse pourtant de considérer cette période comme un retour en arrière. Les quarante années écoulées ont produit, selon lui, des transformations silencieuses mais profondes dans la manière dont les entreprises appréhendent leurs responsabilités. La question n’est donc plus de savoir s’il faut faire de la RSE, mais comment passer d’une juxtaposition d’engagements à une transformation globale du modèle de management.
Le chapitre consacré au futur de la RSE porte précisément cette ambition : « jouer toute la partition ». Il s’agit de ne plus traiter séparément climat, droits humains, achats responsables, gouvernance ou conditions de travail, mais de considérer l’entreprise comme un système dont l’ensemble des décisions produit des impacts sociaux et environnementaux. Sylvain Guyoton accorde enfin une place particulière à l’éducation des futurs dirigeants. Il propose notamment que les étudiants des écoles de commerce prennent, à l’issue de leur formation, un engagement formel à prendre en compte les conséquences sociales et environnementales de leurs décisions, à l’image du serment d’Hippocrate pour les médecins.
Ma ligne de crête
J’ai choisi cet ouvrage parce qu’il permet de regarder la RSE autrement : non comme un catalogue de normes ou un sujet de communication d’entreprise, mais comme quarante années de transformation du rapport entre économie et société.
Ce qui me semble particulièrement intéressant chez Sylvain Guyoton est précisément son point de vue d’acteur. Il ne raconte pas l’histoire de la RSE depuis une position extérieure : son parcours dans la notation extra-financière lui permet de montrer les hésitations, les avancées, les effets de mode et les transformations réelles qui se cachent derrière les grands discours.
Le livre pose finalement une question assez simple mais décisive : une entreprise peut-elle encore considérer ses impacts sociaux et environnementaux comme des externalités ? L’histoire racontée par Sylvain Guyoton montre que cette séparation devient de moins en moins tenable.
Sa proposition la plus stimulante est peut-être de faire de la responsabilité non pas une fonction spécialisée de l’entreprise, mais une compétence fondamentale du dirigeant. Cela rejoint une interrogation plus large de Lignes de crêtes : dans un monde de limites écologiques, de chaînes de valeur mondialisées et de défiance croissante envers les entreprises, le véritable enjeu n’est-il pas de redéfinir ce que signifie diriger ?
La ligne de crête se situe ici : prendre au sérieux la transformation du capitalisme sans croire qu’elle est acquise. La RSE peut devenir un véritable levier de progrès social ; elle peut aussi se réduire à une bureaucratie de conformité. Entre ces deux chemins, Sylvain Guyoton défend une idée exigeante : la responsabilité ne vaut que lorsqu’elle transforme effectivement les décisions.
A.B
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