
Il y a quelque chose de profondément californien dans l’idée de chercher le prochain filon. En 1848, la découverte d’or à Sutter’s Mill déclenche une ruée qui transforme en quelques années ce territoire de l’Ouest américain. Des milliers d’hommes et de femmes affluent, attirés par la promesse d’une richesse accessible à ceux qui sauront prendre le risque de partir. Le rêve est simple : découvrir ce que les autres n’ont pas encore trouvé et changer son destin.
Aujourd’hui, le filon a changé de nature. Il se trouve dans les données, les logiciels, les modèles d’intelligence artificielle et les infrastructures capables de les faire fonctionner. Et peut-être désormais dans quelque chose de plus difficile à mesurer : la capacité des machines à accomplir elles-mêmes une partie du travail que nous leur confions.
Au fil des conversations à San Francisco et dans la Silicon Valley, une évolution du vocabulaire m’a frappé. On parle de moins en moins seulement de modèles d’IA, et de plus en plus d’agents capables de recevoir un objectif, de décomposer une tâche, d’utiliser des outils et d’enchaîner des opérations. La promesse change de nature : il ne s’agit plus seulement de demander à une machine de nous aider à travailler, mais de lui déléguer une partie du travail.
En ceci, la Californie semble ainsi renouer avec son vieux mythe : trouver un nouveau filon et construire l’économie qui permettra de l’exploiter.
La ruée vers le futur
L’histoire de la ruée vers l’or rappelle pourtant que la richesse ne revient pas nécessairement à ceux qui découvrent les premiers le filon. À mesure que l’exploitation se complexifie, les infrastructures, les capitaux et les organisations prennent une place croissante. Le prospecteur solitaire cède progressivement la place à des systèmes de production plus vastes, dont il ne maîtrise pas toujours les ressorts.
L’analogie avec l’intelligence artificielle touche ici ses limites : une machine n’est pas une personne et l’automatisation ne saurait être assimilée aux formes historiques de servitude. Mais une même question traverse ces transformations : qui possède les moyens de produire la richesse et qui en recueille les bénéfices ?
Avec les agents IA, l’enjeu dépasse la performance technique. Il touche à la redistribution de l’initiative. Qui définit l’objectif ? Qui contrôle son exécution ? Qui assume la responsabilité ? Qui possède les modèles, les données et les infrastructures ? Et que devient la valeur du travail lorsque certaines tâches cognitives peuvent être déléguées à des systèmes automatisés ?
La promesse est considérable : libérer du temps, réduire les tâches répétitives, augmenter les capacités humaines. Mais les gains de productivité ne sont jamais distribués spontanément. Ils dépendent de choix économiques, sociaux et politiques.
Le nouveau filon californien est peut-être le travail cognitif lui-même. La question n’est pas seulement de savoir ce que les machines pourront accomplir, mais ce que nous voudrons faire de la richesse et du temps qu’elles pourraient nous rendre.
Le désir d’être la Californie
Depuis notre côté de l’Atlantique, nous regardons la Silicon Valley avec un mélange d’admiration, d’inquiétude et de ressentiment. Nous dénonçons nos dépendances technologiques, regrettons la faiblesse de nos champions industriels et contestons parfois les choix politiques de ceux qui dominent le secteur. Mais nous mesurons aussi trop souvent notre réussite à l’aune de la leur.
René Girard offre une clé de lecture de cette relation. Selon sa théorie du désir mimétique, nous ne désirons pas toujours les choses pour elles-mêmes : nous apprenons aussi à les désirer en observant ceux que nous prenons pour modèles. Le modèle peut alors devenir rival, surtout lorsque nous convoitons la même position.
Peter Thiel, entrepreneur et investisseur passé par Stanford, a revendiqué l’influence de Girard sur sa pensée. Cette filiation est intéressante : elle invite à regarder la Silicon Valley non seulement comme un lieu de compétition économique, mais aussi comme un univers où le désir de rupture, de distinction et de puissance joue un rôle déterminant.
Il faut aussi regarder ce que cette pensée devient lorsqu’elle est mobilisée dans un projet politique. Dans La Contre-révolution californienne, l’historienne Sylvie Laurent replace les mutations idéologiques de la Silicon Valley dans une histoire plus large, où la promesse initiale de liberté et d’émancipation se trouve progressivement articulée à des formes de pouvoir économique concentré et à des courants politiques réactionnaires.
Le contraste est éclairant. D’un côté, une pensée du désir et de la rivalité qui peut servir à comprendre les dynamiques de la compétition ; de l’autre, une lecture critique des usages politiques de cette culture de la puissance. Il ne s’agit pas de faire de Girard le responsable des orientations de Thiel, ni de réduire la Silicon Valley à une idéologie homogène. Il s’agit de comprendre comment un imaginaire de l’émancipation peut se retourner : la liberté promise à chacun peut finir par légitimer la concentration du pouvoir entre les mains de ceux qui prétendent savoir mieux que les autres où se trouve l’avenir.
Ce détour nous ramène à l’Europe. Nous pouvons contester le modèle américain tout en continuant à vouloir lui ressembler. Nous pouvons dénoncer ses excès tout en mesurant notre réussite à sa capacité d’innovation, à la taille de ses entreprises ou à la puissance de ses entrepreneurs.
La rivalité mimétique risque alors de devenir un piège : vouloir notre propre Silicon Valley peut nous conduire à rester prisonniers de la sienne.
La question européenne n’est donc pas seulement de rattraper un retard technologique. Elle est de décider quelles formes de puissance nous voulons construire, au service de quelle conception de la liberté, et avec quelles limites démocratiques.
De la règle à la capacité d’agir
Il serait toutefois injuste de réduire l’Europe à son rôle de régulateur. Elle a fait du droit un instrument de puissance, notamment dans le numérique, en cherchant à protéger les citoyens et à encadrer les acteurs dominants. Mais elle commence aussi à prendre la mesure d’une autre nécessité : développer ses propres capacités industrielles.
Le projet de Cloud and AI Development Act, présenté par la Commission européenne en juin 2026, marque cette inflexion. Il vise à renforcer l’écosystème européen du cloud et de l’intelligence artificielle, notamment en soutenant les infrastructures et les investissements nécessaires à leur développement. <Cite refs={[« turn279645search8″, »turn279645search2 »]}/>
Ce changement est important. Réglementer un marché et construire les capacités permettant d’y produire ne relèvent pas de la même logique. La première consiste à définir les conditions du jeu ; la seconde, à se donner les moyens d’y participer.
Il reste à transformer cette ambition en réalisations. Les infrastructures, les capitaux, la recherche, les talents et les entreprises doivent pouvoir s’inscrire dans une stratégie cohérente. L’Europe n’a pas nécessairement besoin d’imiter les États-Unis dans toutes leurs dimensions. Elle doit en revanche éviter que ses choix collectifs dépendent entièrement de technologies, d’investissements et de décisions conçus ailleurs.
Ne pas confondre autonomie et imitation
À Stanford, à Palo Alto ou à Mountain View, les noms racontent une géographie devenue mythique. Ils évoquent une concentration exceptionnelle de recherche, de capitaux, d’entrepreneurs et de capacités à transformer des idées en produits. Mais ils racontent aussi une certaine conception du futur : celui-ci serait d’abord une frontière à conquérir, une opportunité à saisir, un filon à découvrir.
L’Europe possède d’autres traditions. Elle accorde une place plus importante à la délibération collective, au droit et à la protection sociale. Ces choix ne la dispensent pas d’innover ni de produire ; ils lui imposent de penser les conditions dans lesquelles les innovations peuvent servir un projet démocratique.
Le miroir californien nous renvoie donc une question moins confortable qu’il n’y paraît. Voulons-nous devenir ce que nous admirons, ou retrouver la capacité de décider ce que nous voulons être ?
L’autonomie ne signifie ni fermeture ni refus de l’influence américaine. Elle suppose de pouvoir choisir nos dépendances, développer nos capacités et déterminer les usages que nous voulons faire des technologies.
La ruée vers l’or promettait à chacun de changer son destin. La ruée vers l’intelligence artificielle promet de transformer notre rapport au travail, à la connaissance et à la création de valeur. Dans les deux cas, la question décisive reste celle de la maîtrise du filon et du partage de ses bénéfices.
Le véritable enjeu européen n’est peut-être pas de découvrir le prochain filon avant la Californie. Il est de ne pas laisser d’autres décider seuls de ce que nous ferons de la richesse qu’il produira.
Mon point de fuite
Je reviens de Californie avec cette impression : nous risquons parfois de confondre l’autonomie avec la capacité à rivaliser sur le terrain de ceux que nous admirons. Or l’Europe ne retrouvera pas sa liberté de choix en cherchant seulement à devenir une autre Silicon Valley. Elle doit relier ses ambitions industrielles à ses choix démocratiques, et ses capacités technologiques à une certaine idée du progrès. Le défi n’est pas simplement de trouver le prochain filon. C’est de décider collectivement ce que nous voulons en faire.
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