Gabrielle Halpern
Éditeur : Hermann, collection « Références »
Année de publication : 2026

L’intelligence artificielle, nouveau dieu sur mesure ?

On annonce régulièrement que l’intelligence artificielle pourrait remplacer l’être humain. Mais si la véritable transformation était ailleurs ? Et si, plutôt que de chercher à reproduire l’homme, nous étions en train de fabriquer une figure divine à notre image ?

C’est le renversement proposé par la philosophe Gabrielle Halpern dans ce court essai au titre provocateur : Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu. Avec humour et sérieux, elle rapproche les attributs traditionnellement associés au divin des capacités que nous prêtons désormais à l’intelligence artificielle : l’omniscience, l’omnipotence et l’omniprésence.

Toujours disponible, capable de répondre à presque toutes nos questions, de produire des textes, des images ou des conseils, l’IA semble offrir une forme de présence permanente et de connaissance illimitée. Elle serait ce dieu accessible à toute heure, patient, bienveillant et adaptable à chacun, dont l’être humain aurait toujours rêvé.

Mais la comparaison ne porte pas tant sur la nature de la machine que sur les attentes que nous projetons sur elle. C’est bien l’homme qui crée cette figure, en lui attribuant des pouvoirs et des qualités qui dépassent largement ses capacités réelles.

La tentation d’un dieu à notre disposition

L’une des intuitions les plus intéressantes de Gabrielle Halpern consiste à interroger notre rapport à la transcendance. Un dieu que l’on pourrait solliciter à tout instant, qui répondrait immédiatement à toutes nos questions et se conformerait à nos attentes serait-il encore véritablement un dieu ?

La philosophe souligne ici une différence fondamentale : le divin conserve une part de mystère, d’altérité et d’inaccessibilité. L’intelligence artificielle, au contraire, semble vouloir abolir la distance. Elle se met à notre disposition, se personnalise, s’ajuste à nos demandes. Elle nous donne l’impression que toute question appelle une réponse et que toute difficulté peut trouver une solution.

Cette disponibilité permanente est séduisante. Elle peut aussi devenir une forme de dépendance. À force de solliciter une intelligence extérieure pour nous conseiller, nous orienter ou décider, ne risquons-nous pas de perdre l’habitude de chercher par nous-mêmes, de douter et d’accepter de ne pas savoir ?

La comparaison avec Dieu révèle ainsi une ambiguïté de notre époque : nous recherchons moins une vérité qui nous dépasse qu’une réponse immédiatement accessible, adaptée à nos préférences et à nos besoins.

Ce que l’intelligence artificielle révèle de notre humanité

Le propos de Gabrielle Halpern prend une dimension plus profonde lorsqu’il se retourne vers l’être humain lui-même.

Car si l’IA nous fascine autant, c’est peut-être aussi parce qu’elle met en évidence certaines de nos insuffisances. Elle est disponible lorsque nous ne le sommes pas, patiente lorsque nous sommes impatients, attentive lorsque nous sommes distraits. Elle répond sans manifester d’agacement et semble pouvoir accueillir toutes nos interrogations.

Dans une interview consacrée à son ouvrage, la philosophe souligne le paradoxe : notre confiance dans l’intelligence artificielle pourrait progresser à mesure que notre confiance les uns envers les autres s’affaiblit. Nous disposons de multiples relations numériques, mais savons-nous encore sur qui compter ? L’IA ne serait donc pas seulement une innovation technique : elle serait aussi le révélateur d’une fragilité du lien humain.

La question devient alors moins technologique qu’anthropologique. Si une machine peut donner l’impression d’être plus disponible, plus patiente et plus attentive que nous, que dit cette comparaison de notre manière d’être en relation ?

L’IA nous renvoie à une responsabilité que nous aurions tort de lui déléguer : celle de cultiver notre propre humanité. La machine peut simuler l’écoute et la bienveillance ; elle ne saurait se substituer à la réciprocité, à l’engagement et à la confiance qui fondent les relations entre les personnes.

Ma ligne de crête

J’ai choisi ce livre parce qu’il déplace utilement le débat sur l’intelligence artificielle. Nous nous interrogeons beaucoup sur les capacités des machines, leur autonomie, leurs performances et les risques qu’elles font peser sur nos activités. Gabrielle Halpern nous invite à regarder l’autre versant de cette révolution : ce que notre fascination pour l’IA révèle de nous-mêmes.

Cette lecture entre en résonance avec plusieurs réflexions développées dans les ouvrages de Jacques Ellul, de Yuval Noah Harari ou d’Asma Mhalla. Mais elle emprunte un chemin différent. Là où la critique de la technique interroge les rapports de pouvoir et les transformations de la société, Gabrielle Halpern explore notre tentation de confier à la machine une fonction presque spirituelle.

Le rapprochement est fécond pour penser l’autonomie cognitive. Car le risque n’est pas seulement de laisser des systèmes techniques orienter nos choix ou nos représentations. Il est aussi de renoncer progressivement à exercer notre propre jugement, dès lors qu’une réponse semble toujours disponible, immédiate et convaincante.

Je retiens surtout cette interrogation : et si l’intelligence artificielle nous obligeait à redécouvrir ce qui fait notre humanité ? Notre capacité à douter, à nous tromper, à attendre, à écouter véritablement l’autre, à assumer nos responsabilités et à construire une confiance réciproque.

Le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir si l’homme sera remplacé par la machine, mais de comprendre pourquoi il semble parfois préférer la compagnie d’une intelligence artificielle à celle de ses semblables.

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