
Une frégate sous le pont
J’ai traversé le Golden Gate Bridge à pied, de San Francisco vers Sausalito, au milieu de la matinée. Le vent, la baie, les voitures qui filent à quelques mètres : on mesure en marchant la démesure de cet ouvrage qui relie la ville au comté de Marin, au-dessus du détroit qui ouvre San Francisco sur le Pacifique.
À un moment, une frégate militaire est passée sous le pont. Sur le pont du navire, des marins en uniforme. La scène avait quelque chose de solennel. Deux images de la puissance américaine se croisaient dans le même paysage : celle du bâtiment militaire, symbole de projection et de défense, et celle du pont, prouesse d’ingénierie qui permet de franchir un obstacle naturel.
L’une rappelle que la puissance consiste aussi à se protéger et à tenir sa position. L’autre raconte une ambition différente : rendre possible ce qui ne l’était pas, relier des espaces séparés, ouvrir des passages.
Je n’ai pas cessé de penser à cette scène en découvrant, un peu plus tard, l’histoire des bâtisseurs du pont.
Ce que les bâtisseurs ont rendu possible
La construction du Golden Gate Bridge commence en janvier 1933, en pleine Grande Dépression. Le chantier est immense, les difficultés techniques considérables et les conditions de travail périlleuses. Le pont ouvre aux piétons en mai 1937, puis à la circulation automobile le lendemain.
Il ne s’agissait pas seulement de construire un ouvrage spectaculaire. Il fallait relier plus directement San Francisco à l’autre rive, jusque-là accessible notamment par ferry. Il fallait convaincre, financer, concevoir, mobiliser des ouvriers et faire tenir ensemble les multiples pièces d’un projet dont personne ne pouvait, seul, maîtriser toutes les dimensions.
Au centre des visiteurs, une coupe d’un des câbles porteurs donne à cette histoire une matérialité saisissante. Près d’un mètre de diamètre : à l’intérieur, des dizaines de milliers de petits fils d’acier rassemblés et tressés pour former un câble capable de supporter les contraintes d’un tel ouvrage.
Devant cette coupe, le pont change d’échelle. Ce qui semblait tenir à quelques lignes monumentales suspendues au-dessus de la baie révèle sa véritable architecture : une multitude de fils, dont aucun ne pourrait soutenir seul une telle charge, mais dont l’assemblage rend possible l’ensemble.
La solidité ne vient pas de l’effacement des éléments particuliers. Elle vient de leur organisation. Il faut que chacun trouve sa place dans une structure qui le dépasse.
Un pont ne tient pas à un seul fil.
Relier sans confondre
La métaphore serait facile. Elle n’en est pas moins féconde, à condition de ne pas la pousser trop loin.
L’Europe aussi est une construction collective. Elle rassemble des nations, des langues, des histoires et des intérêts qui ne se confondent pas. Son unité n’a jamais signifié leur disparition. Elle consiste, au moins dans son ambition, à organiser leurs relations pour leur permettre d’agir ensemble là où elles seraient plus faibles séparément.
Mais cette construction n’a rien d’automatique. Les fils peuvent se distendre. Les intérêts divergent, les solidarités s’épuisent, les institutions paraissent lointaines. Et l’on découvre parfois que l’interdépendance, longtemps considérée comme une garantie de paix et de prospérité, peut aussi devenir une vulnérabilité lorsque d’autres maîtrisent les infrastructures, les technologies ou les ressources dont nous dépendons.
C’est particulièrement vrai dans le domaine numérique. Aucun pays européen ne peut, à lui seul, maîtriser toute la chaîne des capacités nécessaires à son autonomie : infrastructures, recherche, données, intelligence artificielle, compétences, production industrielle. La réponse ne peut donc être le repli. Elle suppose de construire des capacités communes, de choisir nos dépendances et de nouer des alliances avec ceux qui partagent notre volonté de préserver notre liberté de décision.
Dans la tribune publiée dans Le Monde, nous avons défendu cette idée : l’autonomie cognitive ne signifie pas vivre à l’écart du monde, mais conserver la capacité de former nos jugements et de décider de notre avenir dans un environnement où la production et la circulation des connaissances sont de plus en plus médiées par la technologie.
L’image des câbles du Golden Gate Bridge m’y ramène. Une capacité collective ne se décrète pas. Elle se construit, fil après fil, par des investissements, des coopérations et une confiance qui doit être entretenue.
La diplomatie des idées
Il existe une autre manière de bâtir des ponts : faire circuler les idées.
Voyager, rencontrer des chercheurs, des responsables publics, des entrepreneurs ou des citoyens, confronter les expériences nationales, chercher à comprendre ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare : ce travail ne produit pas toujours des résultats immédiatement visibles. Il ne supprime ni les désaccords ni les rapports de force. Mais il rend possible une compréhension plus fine du monde et ouvre des espaces où des décisions communes peuvent être imaginées.
C’est le sens que je donne à la diplomatie des idées. Non pas prétendre que le dialogue suffirait à résoudre les conflits, mais créer les conditions pour que des acteurs qui ne se comprennent pas spontanément puissent se parler, confronter leurs visions et, parfois, élaborer des projets communs.
Le Golden Gate Bridge ne fait pas disparaître le détroit. Il le franchit. Il ne rend pas les deux rives identiques : il permet de passer de l’une à l’autre.
L’autre rive
En arrivant à Sausalito, San Francisco est déjà de l’autre côté. Le pont que l’on vient de traverser se détache dans le paysage. Il est devenu une ligne, presque une évidence. On oublie facilement le travail, les calculs, les risques et les décisions qui ont rendu cette évidence possible.
C’est peut-être ce que les bâtisseurs nous enseignent : les liens les plus solides sont ceux dont on finit par ne plus remarquer la construction. Mais ils ne tiennent jamais tout seuls. Construire un pont, ce n’est pas demander aux deux rives de devenir semblables mais leur permettre de se rencontrer.
Mon point de fuite
L’autonomie de l’Europe ne se construira ni dans l’illusion de l’indépendance absolue ni dans l’acceptation passive de ses dépendances. Elle exige de choisir ses alliances, de partager des capacités et de préserver sa liberté de jugement. Comme les fils d’un câble, nos forces particulières ne deviennent une puissance collective que si nous savons les organiser. Encore faut-il décider de bâtir ensemble.
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