Les noms du rêve américain

San Francisco, octobre 2026

Il faut parfois marcher sans but pour commencer à regarder vraiment. Un matin, je suis parti à pied vers Twin Peaks, avant de redescendre vers Golden Gate Park. Une promenade parmi d’autres, dans une ville qui en offre tant. Je n’avais pas de projet en tête. Seulement l’envie de découvrir San Francisco à pied, après cinq jours de rendez-vous et des conversations professionnels.

Et puis ce sont les noms qui ont commencé à m’arrêter. Golden Gate.Twin Peaks. Buena Vista…

Des noms familiers, presque trop familiers. Ils appartiennent au paysage, mais aussi à notre imaginaire. Certains évoquent des films, des séries, des chansons, des images vues mille fois avant même d’avoir posé le pied en Californie. Peut être plus encore qu’ailleurs, ici, le lieu réel semble précédé par le récit que nous nous en sommes fait.

Je me suis alors demandé ce que racontait une ville à travers les noms qu’elle donne à ses lieux. Un nom ne sert pas seulement à désigner. Il évoque, suggère, installe une représentation. Il transforme un morceau de territoire en quelque chose que l’on peut reconnaître, raconter et, finalement, partager.

C’est à ce moment-là que Yuval Noah Harari s’est invité dans ma promenade. Dans mes écouteurs, j’écoutais la version audio de son livre Sapiens, et notamment son développement sur les « ordres imaginaires » : ces constructions collectives qui permettent à des millions d’individus qui ne se connaissent pas de coordonner leurs comportements autour de représentations communes.

Nous habitons aussi des récits.

L’Amérique, une histoire que l’on partage

Avant d’être une puissance économique, militaire ou technologique, un pays est peut-être aussi une histoire qu’il se raconte et parvient à faire partager. Le rêve américain en est l’une des expressions les plus puissantes : la promesse d’une liberté, d’une réussite et d’un avenir qui ne seraient pas entièrement déterminés par la naissance.

Cette promesse a largement dépassé les frontières des États-Unis. Elle s’est diffusée par le cinéma, la musique, les marques, les universités, les personnages et les histoires qui ont accompagné plusieurs générations. Une puissance culturelle ne consiste pas seulement à produire des œuvres qui s’exportent mais aussi à faire entrer son propre récit dans l’imaginaire des autres.

Le politiste Joseph Nye a donné un nom à cette capacité d’influence par l’attraction : le soft power. Cela dit que la puissance d’un pays tient aussi à ce que les autres désirent emprunter à son modèle, à ce qu’ils reconnaissent dans ses valeurs et à ce qu’ils espèrent de son avenir. Le rêve américain a longtemps constitué une ressource de cette nature. Il ne s’imposait pas seulement par la force ou la richesse des États-Unis, mais par la possibilité qu’il semblait offrir à chacun de devenir autre chose que ce qu’il était.

Mais un récit, même puissant, n’est jamais définitivement acquis. Il dépend de sa crédibilité, de l’expérience qu’en font ceux auxquels il s’adresse. Que devient une promesse d’émancipation lorsque les inégalités se creusent, lorsque le logement devient inaccessible et que la réussite semble réservée à une minorité ? Le rêve ne disparaît pas nécessairement. Il peut continuer à fasciner tout en se fissurant.

L’Europe, trop d’histoires pour un récit commun ?

C’est peut-être là que ma promenade californienne devient, sans que je l’aie cherché, une promenade européenne.

L’Europe ne manque certainement pas de récits. Elle en possède même une quantité vertigineuse : des siècles d’histoire, des langues, des philosophies, des religions, des œuvres, des guerres, des révolutions et des renaissances. À quelques heures de Paris, on peut traverser des territoires dont chaque pierre renvoie à plusieurs siècles de mémoire.

Nous avons peut-être un problème exactement inverse de celui que l’on pourrait imaginer : nous avons tellement d’histoires que nous peinons à en faire une histoire commune. L’histoire européenne est française, italienne, allemande, espagnole, polonaise, grecque, irlandaise. Elle est faite de rencontres autant que de conflits, d’héritages partagés autant que de mémoires contradictoires.

L’Union européenne a construit des institutions, un marché, un droit commun et, pour une partie de ses membres, une monnaie. Elle a progressivement organisé une citoyenneté par-delà les frontières nationales. Mais peut-elle encore construire quelque chose de plus difficile : un imaginaire commun qui donne envie d’habiter ensemble le même avenir ?

La question n’est évidemment pas de fabriquer artificiellement un roman européen, ni d’effacer les histoires nationales au profit d’une histoire officielle. Elle est plutôt de savoir si nous sommes capables de faire apparaître, derrière notre extraordinaire diversité, quelques fils directeurs .

Un récit commun n’est pas nécessairement simplificateur. Il peut être ce qui donne un sens à la complexité et transforme un héritage en projet.

Peut-être est-ce là l’une des forces de l’imaginaire américain : sa capacité à transformer une histoire relativement récente en promesse, à faire du passé le matériau d’un futur encore ouvert. L’Europe, quant à elle, possède une profondeur historique exceptionnelle. Mais cette profondeur ne devient pas spontanément une direction.

Elle doit encore apprendre à transformer son héritage en projet.

Je termine ma promenade en redescendant de Twin Peaks. La ville, encore sous la brume, s’étend devant moi. Les noms continuent de raconter quelque chose. Je pensais observer l’Amérique et je me retrouve à interroger notre capacité, en Europe, à découvrir ce que nous voulons devenir.

Les cartes ne sont jamais tout à fait neutres. Elles sont aussi faites de mots et les mots sont faits d’histoires. Ceux qui parviennent à donner un nom à l’avenir contribuent parfois à en dessiner les contours. Avons-nous encore les mots pour raconter ensemble ce que nous voulons devenir ?

Mon point de fuite

Je reviens aujourd’hui de Californie avec moins de certitudes sur le déclin du rêve américain que de questions sur la place que nous lui laissons encore. Ce qui m’intéresse n’est pas de savoir si l’Amérique a perdu son pouvoir de fascination, mais de comprendre comment elle continue à nommer l’avenir. L’Europe n’a pas besoin d’un rêve concurrent, construit en miroir de celui des États-Unis, mais plutôt d’une ambition qui lui soit propre et de la confiance intellectuelle nécessaire pour la formuler. L’autonomie commence peut-être là : dans la capacité à ne pas laisser d’autres nommer, seuls, les futurs auxquels nous aspirons.

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